Hamza Atifi: "Je veux montrer que la femme n’est pas toujours la victime"

CINÉMA - Hamza Atifi est un jeune réalisateur qui fait parler de lui. Et pour cause, il a raflé, le 13 octobre, quatre prix à Amman, au festival international du film de Jordanie, pour son dernier court-métrage...

Hamza Atifi:
Hamza Atifi, le réalisateur du court-métrage

CINÉMA - Hamza Atifi est un jeune réalisateur qui fait parler de lui. Et pour cause, il a raflé, le 13 octobre, quatre prix à Amman, au festival international du film de Jordanie, pour son dernier court-métrage “Candidats au suicide”, qui n’en est pas à sa première récompense. Pour n’en citer que quelques unes décrochées au niveau national: le prix du scénario lors de l’édition 2019 du festival national du film de Tanger et le grand prix de la 17ème édition (2019) du festival du court-métrage méditerranéen de Tanger. “Candidats au suicide” a été également sélectionné à l’international, notamment à la Silicon Valley et en Afrique du sud. 

A tout juste 27 ans, Hamza Atifi a l’étoffe d’un grand réalisateur. Son univers mêle engagement, utopie, problématiques sociétales et un brin d’humour noir. Pour nous le faire découvrir, nous avons rencontré ce passionné du cinéma qui sort des sentiers battus.

Huffpost Maroc : Le film “Candidats au suicide” a reçu quatre prix au festival international du film de Jordanie. Au lendemain de cette consécration, comment vous sentez-vous ?

Hamza Atifi: J’ai été très surpris. Je n’ai appris que le film participait à la compétition que deux jours avant. Il y a eu un énorme cafouillage et du coup c’est passé par l’attaché culturel en Jordanie auprès de la diplomatie marocaine. Quand le film a été projeté, je n’ai pas eu écho du festival. A la fin, on m’a annoncé, qu’il a décroché quatre prix. Ce film voyage pas mal (rires). 

 

Hamza Atifi, lors de la remise du prix du meilleur scénario, lors de l'édition 2019, du festival national du film de Tanger.

 

Comment avez-vous intégré l’univers cinématographique? 

Mon père, Zakaria Atifi, est acteur. Du coup, c’est un peu comme Obélix, je suis tombé dedans depuis que je suis tout petit. J’ai grandi avec Mustapha Derkaoui, j’ai joué avec lui comme acteur dans son film “Casablanca by night”, il y a bientôt 18 ans. J’ai vécu et grandi dans cette ambiance cinématographique. Après le baccalauréat, j’aurais pu faire médecine, ou autre chose, mais je me suis dirigé vers l’école du cinéma. J’ai opté pour l’ESAV (Ecole supérieure des arts visuels) à Marrakech, avec pour spécialité l’image. 

D’ailleurs, mon premier film en tant que chef opérateur, c’était “Liberté emprisonnée” avec Sarah Mikayil qu’on avait réalisé à l’âge de 20 ans. Ce film avait été reconnu à l’international. C’était donc un bon début. 

 

 

Puis après, comme j’ai fait ma formation en image, je faisais de l’assistanat avec mon père. J’ai travaillé en tant qu’assistant réalisateur pour deux longs-métrages, à savoir, “Dallas” de Alim Jboud et “La moitié du ciel” de Abdelkader Lagtaa. Ce dernier, un film franco-marocain, m’a permis de rencontrer le producteur de mon premier court-métrage “Les yeux de ton père”. Puis, je suis allé en Belgique pour étudier pendant un an à l’Institut supérieur des arts (Insas), qui fait partie des écoles les plus réputées en direction photographique dans le monde. C’est ce qui m’a permis de faire mon premier pas dans le long-métrage “Louh” de Rachid El Ouali, en tant que directeur de la photographie, à tout juste 22 ans. Après, la machine s’est lancée. 

“Les yeux de ton père” raconte le drame d’une jeune femme, victime d’un scandale sexuel, qui est rejetée par la société marocaine, et surtout par sa propre famille. Qu’est-ce qui vous a le plus inspiré l’écriture de ce drame? 

Je l’ai écrit en 8 heures quand j’étais en Belgique. Une vieille connaissance avait eu presque le même problème. Cela m’a inspiré, j’avais la structure du film et je savais où je voulais en venir. Il est sorti en 2015, époque de l’essor des réseaux sociaux, messageries WhatsApp, etc. Mais, je trouve que le film a plus d’échos aujourd’hui que quatre ans auparavant, étant donné l’actualité de l’affaire Hajar Raissouni, le tapage médiatique et l’engouement pour les réseaux sociaux. 

 

 

Vos courts-métrages traitent souvent de problématiques sociétales comme le suicide et les mères célibataires. Est-ce une forme d’engagement, pour vous? 

Je ne fais qu’observer ce qui m’entoure, ce qui me touche. Pour le premier, c’était le vécu d’une connaissance qui m’a touché et révolté à la fois, comme je l’ai dit. Pour le deuxième ,“Yara Zed”, c’est la manipulation exercée au sein de la société qui engendre parfois des actes qui prennent l’aspect d’une fatalité, la mort. Et pour “candidats au suicide”, c’est une observation mais aussi à la fois une utopie et une dystopie (contre-utopie). Cela dépend finalement de l’optique à travers laquelle on peut voir les choses pour lui donner vie dans le film.

C’est ce qui se passe de nos jours: des gens se sacrifient pour que d’autres puissent mieux vivre, des gens qu’on marginalise pour créer une élite, ou pour créer un groupe vivant dans le confort. Ainsi, il y a une mort qui est plus morale, à mon avis. Dans ce court-métrage, la mort est matérialisée physiquement. L’idée, c’est de montrer que même quand la personne choisit de mourir physiquement, on s’en fout un peu. 

En quelque sorte, c’est la société individualiste que vous dénoncez...

Certes, c’est une société individualiste, qui cherche le profit à tout prix. On peut se mettre à quatre pour chercher du profit, ça ne fait pas de nous des individualistes. Maintenant, ce qui compte, c’est l’argent, c’est d’être dans un certain confort d’un niveau élevé par rapport aux autres. Par exemple, lorsqu’un manifestant choisit de se sacrifier en se jetant du toit d’un immeuble, pour que les autres obtiennent leurs revendications. C’est dans cet esprit-là.

 

 

Dans la plupart de vos courts-métrages, pourquoi c’est souvent la femme forte qui est au cœur de l’histoire?

C’est venu comme ça. J’ai grandi et j’ai été élevé par des femmes fortes qui m’entouraient et n’hésitaient pas à bousculer les codes pour aller de l’avant, changer les choses. Ma mère n’a pas pu terminer ses études et s’est battue de toutes ses forces pour que ses enfants puissent avoir la meilleure éducation possible. Pour moi, c’est un modèle, comme ma sœur et mes amies qui ont grandi autour de moi. Je veux montrer que la femme n’est pas toujours la victime, ou qu’elle est dans la soumission.

Dans “Les yeux de ton père”, j’ai décrit la soumission imposée à la femme qu’on pousse à continuellement se culpabiliser et, dans ce processus, elle s’efface. C’est toujours l’histoire du regard que l’autre a envers la femme. J’ai eu le bonheur de grandir avec des femmes à fort caractère, qui en voulaient à cette situation. Je crois que cela a eu un impact sur mes films.

De futurs projets en perspective? 

Je vais entamer une petite carrière dans la télévision. On a un projet de série de 30 épisodes, de 13 minutes. Une comédie un peu loufoque pour 2M. Un peu dans l’esprit de “Candidats au suicide”, mêlant humour noir et gag visuel. On va plus privilégier l’humour visuel que celui des vannes. On travaillera un peu dans le style américain de Judd Apatow, un peu dans cet esprit-là.